De la position des « demandeur_euses d’asile » et de leurs luttes dans les sociétés modernes


Introduction

Au cours des onze derniers mois, nous avons assisté à une forte vague de protestations
menées par des réfugié_es et des demandeur_euses d’asile à travers toute l’Allemagne. Ces
protestations sont toujours en cours à l’heure actuelle et ont obtenu de grandes avancées.
Le mouvement a utilisé une nouvelle méthode d’organisation, à savoir l’organisation
par le bas. Cette approche, qui n’a quasiment jamais été employée dans la sphère
sociopolitique allemande au cours des deux-trois dernières décennies, a permis de franchir
les murs se dressant entre les demandeur_euses d’asile et la société et d’influencer ainsi
considérablement l’opinion publique et les groupes militants. Cette nouvelle vague de
protestations des réfugié_es est confrontée à de nombreux défis. En dépit de ses réussites
majeures, elle a commis certaines erreurs et s’est éloignée à certains égards de son objectif
initial. En soumettant le chemin choisi à un examen critique, le mouvement peut réussir à
surmonter les limites qu’il rencontre aujourd’hui et à jouer un rôle plus décisif dans l’arène
politique en Allemagne. Grâce à sa croissance qualitative et quantitative, le mouvement
pourra éventuellement – espérons-le – dépasser les frontières de l’Allemagne et inspirer des
mouvements de protestations similaires dans d’autres pays, comme c’est déjà le cas aux Pays-
Bas et en Autriche.

Je n’aborderai pas ici la question des avancées obtenues par le mouvement ni de leur
évaluation, à laquelle je consacrerai un autre texte. Je présenterai ici mon analyse de la
position des « demandeur_euses » d’asile dans la société. Cette nouvelle analyse est le résultat
des observations, des expériences, des conversations et des interactions que j’ai menées au
cours des derniers mois ainsi que des défis auxquels j’ai été confronté.

Commençons par deux questions simples : qui est considéré_e comme « demandeur_euse
d’asile » et quelle est la position attribuée aux personnes portant cette étiquette ? Il est facile
de répondre à la première question : le phénomène des « demandeur_euses d’asile » est un
produit des forces capitalistes dominantes contemporaines qui créent les conditions sociales,
économiques et politiques insoutenables qui règnent dans les pays d’origine des immigré_es
et les forcent à quitter leur pays. Il est bien plus difficile de répondre à la deuxième question
concernant la position imposée aux demandeur_euses d’asile dans leur pays de destination.
Tout d’abord, nous constatons que le terme de « demandeur_euse d’asile » a une connotation
péjorative dans les langues européennes (et sans doute dans d’autres langues, notamment
en farsi). Les demandeur_euses d’asile sont ceux_celles qui « demandent » « l’asile ». Mais
avant tout, cette désignation constitue un stigmate, une marque qui détermine la position
de celui/celle qui la porte dans la hiérarchie interne d’une société donnée. C’est pourquoi il
est indispensable de comprendre la position attribuée aux demandeur_euses d’asile au sein
de la société afin de comprendre leurs revendications. Visiblement, l’approche habituelle
du système face aux personnes considérées comme « demandeur_euses d’asile » est de
les marginaliser et de présenter une version déformée de leur condition dans les médias
dominants. Cette approche entraîne un manque d’information et de sensibilité au sein de

l’opinion publique concernant la condition des demandeur_euses d’asile. Pire, la position des
demandeur_euses d’asile est elle-même méconnue et ne peut par nature être reconnue.

1. La position de demandeur_euse d’asile dans la société

La réponse est claire : étant donné que, dans la société capitaliste, la position d’une personne
est déterminée par la division sociale du travail au sein du système économique, on fait du/
de la demandeur_euse d’asile une personne qui n’est autorisée à prendre part à aucun cycle
de production ni de reproduction, qui ne détient AUCUNE position au sein de la société,
étant donné qu’elle n’occupe aucune fonction économique utile. Par conséquent, de ce point
de vue, le/la demandeur_euse d’asile vit en dehors de la société, dans ce que l’on appelle
les marges de la société (en conséquence, le/la demandeur_euse d’asile est considéré_e
comme un parasite du point de vue pragmatique et économique). Manifestement, vivre
en dehors de la société ne signifie pas nécessairement que les demandeur_euses d’asile
se trouvent physiquement en dehors de la société. Même les animaux vivent au sein de la
société humaine (et ils sont protégés par de nombreuses lois en Allemagne, qui sont en partie
plus avantageuses que celles qui concernent les demandeur_euses d’asile). Dire qu’un_e
demandeur_euse d’asile vit en dehors de la société signifie qu’il_elle n’a aucune influence
sur ses conditions de vie et son destin social (de la même manière que les animaux en
cage dans un zoo, qui ne peuvent déterminer leurs conditions de vie). La situation d’un_e
demandeur_euse d’asile diffère également de celle d’une personne au chômage, étant donné
que le_la chômeur_euse peut potentiellement trouver un emploi à plus ou moins long terme.

Le maintien des demandeur_euses d’asile en dehors de la société est garanti par deux
facettes du système capitaliste. Du fait de l’interaction entre, d’une part, les règlementations
gouvernementales et les forces de police et, d’autre part, les mécanismes nationalistes et
racistes (souvent mis en œuvre par les classes socioéconomiques défavorisées du pays de
destination), les demandeur_euses d’asile sont coupé_es de tous les aspects de la vie sociale,
politique, culturelle et économique. De fait, cette condition est la conséquence inévitable des
fonctionnalités structurelles du capitalisme et le symbole de son caractère meurtrier. Elle
peut être considérée comme le résidu des rouages infatigables de la machinerie capitaliste.
Toutefois, du point de vue des gardiens de l’ordre en vigueur, il est impératif de supprimer le
désordre inévitable que représentent les demandeur_euses d’asile en causant « le moins de
dégâts possibles au système », de le cacher et de l’enterrer dans les banlieues et aux marges
des villes, tout en s’assurant la possibilité de les conserver comme matériau recyclé destiné
à la reproduction du système. En regardant de près le visage d’un_e demandeur_euse d’asile,
on y voit les traces de l’impérialisme. Afin de cacher ces traces, ce visage doit être refait.
Mais en attendant la tête portant ce visage est maintenue sous l’eau ! Différentes étapes de
ce processus se déroulent dans les camps de réfugié_es : isolement, plongée des têtes sous
l’eau et remodelage des visages. Chaque année, le taux élevé de suicide parmi les réfugié_es
constitue une preuve évidente et amère de cet état de fait.

Bien évidemment, il y a toujours la soupape de sécurité, l’expulsion, qui garantit que le
nombre de réfugié_es entrants et sortants soit proportionnel et que les « cas » considérés
comme non sains ou inutilisables soient renvoyé_es dans leurs pays d’origine. Cependant,
le capitalisme triomphant a transformé les pays de la périphérie – ceux qui sont situés de
l’autre côté des frontières des « pays sûrs » – en des enfers si horribles et insupportables que,
chaque année, nombre de personnes choisissent de fuir et de se rapprocher des frontières
des « pays sûrs » ; réussir à traverser ces frontières équivaut à entrer dans les camps et

l’isolement. Nombre de celles_ceux qui fuient par désespoir meurent en tentant d’atteindre
l’Europe, l’Australie ou les États-Unis (tandis que des technologies telles que les systèmes
de repérage par satellite et des forces armées non officielles, telles que Frontex 1 en Europe,
sont employées afin de protéger les frontières et de refouler ceux/celles qui tentent de les
franchir).

Dans la pratique, on observe une tentative de « démonisation » des demandeur_euses d’asile.
Les réfugié_es sont les démons qui ont tout d’abord franchi les frontières terrestres, marines
et aériennes, puis les frontières entre les pays et sont de plus en plus invisibilisé_es, tellement
fantomatiques et indiscernables que le message politique qu’ils_elles véhiculent ne peut être
diffusé dans l’espace public. La vie dans les limbes des camps agit comme un marteau qui
écrase toutes les aspérités de la personnalité des demandeur_euses d’asile ( en particulier
le système de surveillance et de sanction). Par la suite, des « filtres » sont mis en place pour
détecter ceux_celles qui ont de la chance, c’est-à-dire ceux_celles qui peuvent au mieux servir
le système et s’y intégrer. Au final, ceux_celles qui passent au travers de ces filtres deviennent
une main-d’œuvre bon marché, dont dépend l’économie des métropoles (certains « pays en
voie de développement », comme ceux de la région du Golfe, ont eux aussi besoin de disposer
d’une main-d’œuvre bon marché et obéissante pour pouvoir poursuivre leur croissance
économique). Les masses de réfugié_es qui vivent dans l’expectative, sans savoir quel est leur
statut, pourraient également être considéré_es comme l’armée de réserve du capitalisme qui
entrera sur le marché en temps voulu, en fonction des demandes du marché et de l’intensité
des luttes des travailleur_euses (il est intéressant de noter ici que les différences nationales et
sociales sont instrumentalisées afin de diviser la main-d’œuvre). De fait, les demandeur_euses
d’asile qui connaissent la vie incertaine et menée dans l’expectative qui caractérise les limbes
des camps sont prêt_es à accepter n’importe quel emploi et constituent ainsi la main-d’œuvre
la moins chère. De fait, si nécessaire, il serait facile d’apporter de légers amendements
aux réglementations en vigueur afin de permettre que les demandeur_euses d’asile soient
recruté_es pour des emplois temporaires ou « illégalisé_es », tout en pouvant être renvoyé_es
à tout moment dans les camps voire même, à terme, dans leur pays d’origine.

Cependant, en dépit des nombreuses opportunités et des liens qui relient les
demandeur_euses d’asile en route vers leur vie future et la « classe ouvrière » et malgré leur
appartenance commune aux classes sociales les plus basses, le concept de demandeur_euse
d’asile doit être distingué de celui de « classe ouvrière ». De fait, les demandeur_euses d’asile
appartiennent aux couches cachées de la société (en termes de classifications traditionnelles)
et le terme de « sous-classe » est plus approprié pour décrire leur position. C’est pourquoi
le concept de demandeur_euses d’asile peut d’une certaine manière être rapproché de
celui de « marges de la société ». Dans les deux cas, il s’agit de personnes qui en raison de
la dichotomie « citoyen_ne/non-citoyen_ne » sont rejeté_es en dehors du territoire officiel
des sociétés basées sur le concept de « citoyenneté ». Tous leurs efforts visant à obtenir
une certaine reconnaissance sont confrontés au rejet et à la répression tant de la part de
la société que du gouvernement. Un exemple permet sans doute d’illustrer la différence
entre « demandeur_euses d’asile » et « classe ouvrière » : tandis que la section organisée
de la classe ouvrière lutte pour l’amélioration des conditions de travail et l’augmentation
des salaires – c’est-à-dire du tarif auquel ils_elles vendent leur force de travail –, les
demandeur_euses d’asile « non-citoyen_nes » doivent se battre pour obtenir ne serait-ce que
l’autorisation de travailler – c’est-à-dire pour pouvoir simplement vendre leur force de travail.

http://www.frontex.europa.eu, page consultée le 15/03/2013 ; http://fr.wikipedia.org/
wiki/Frontex, page consultée le 20/03/2013.

1

L’opposition « citoyen_ne »/ « non-citoyen_ne » est ancrée si profondément dans les sociétés
et les gouvernements contemporains que les non-citoyen_nes n’ont d’autre choix que
d’orienter leur lutte sur l’obtention du statut de citoyen_nes s’ils_elles souhaitent se départir
de leur condition marginalisée. Il leur faut donc rentrer dans la logique du système. D’une
manière ou d’une autre, le passage du statut de non-citoyen_ne à citoyen_ne ou à tout autre
statut sécurisé favorise de manière intrinsèque l’apparition d’une catégorie de citoyen_nes
de seconde classe. Fondamentalement, nos efforts doivent se concentrer sur la construction
d’une société qui n’a pas besoin de cette opposition. La mise en place d’une telle société
requiert la création d’une alternative2.

2. Le racisme est-il à l’origine de la discrimination systématique des
demandeur_euses d’asile ?

Les individus, groupes et communautés qui se battent pour améliorer la condition des
demandeur_euses d’asile considèrent souvent leur lutte comme une lutte contre le racisme.
Le point de vue et le discours partagés par nombre de militant_es qui ont participé à
la mobilisation des onze derniers mois illustre clairement cet aspect. Ces individus et
ces groupes (dont certain_es s’engagent depuis longtemps dans la défense des droits
des réfugié_es et dans la lutte contre le racisme) estiment que les réglementations
gouvernementales concernant les vies des réfugié_es constituent des vestiges culturels de la
colonisation blanche et européenne ou du régime fasciste. Cependant, nous nous trouvons
dans une époque où la crise économique persistante et l’augmentation du potentiel de
radicalisation de la classe ouvrière vont de pair avec l’apparition de nouvelles formes de
racisme. La montée des opinions et des comportements néo-fascistes est attisée par l’aile
droite populiste du gouvernement qui tente de masquer les véritables raisons de la crise
en attaquant les personnes considérées comme « étrangères » et/ou de gauche. Ce faisant,
elle empêche la formation d’une alternative radicale. En principe, dans une telle situation,
tout effort en vue de lutter contre le racisme devrait être soutenu. Cependant, l’idée selon
laquelle la lutte des demandeur_euses d’asile est par nature une lutte anti-raciste ne peut être
validée. Dans les paragraphes suivants, j’exposerai les motifs de cette affirmation et répondrai
à la question de savoir pourquoi les luttes des demandeur_euses d’asile ne constituent pas
uniquement un projet anti-raciste.

2.1 Des luttes convergentes mais non identiques

La discrimination et l’oppression racistes représentent des formes d’oppression sociale qui
sont aussi vieilles que les sociétés humaines elles-mêmes et sont apparues sous des formes
variées dans différentes ères culturelles et politiques. Il convient par exemple de replacer
l’attitude des Iranien_nes faces aux Arabes et aux Afghan_es dans son contexte géopolitique
spécifique. Il en va de même de l’idée de la supériorité des Européen_nes blanc_hes par
rapport aux personnes racisées. Sans aucun doute, le racisme en tant que phénomène durable

2

La création d’une alternative n’est pas aussi improbable qu’il ne semble. Le mouvement zapatiste au
Mexique constitue par exemple une telle alternative : en janvier 1994, l’Armée zapatiste de libération nationale
(EZLN) a pris le contrôle de la province du Chiapas et après de nombreuses années de lutte en faveur de l’égalité
des droits pour les communautés marginalisées du Mexique, elle a établi le projet de « bon gouvernement » au
Chiapas et créé ainsi une société dépassant l’opposition « citoyen_ne/non-citoyen_ne », dans laquelle les
anciennes populations marginalisées peuvent participer à toutes les sphères de l’économie, de la politique et de
la culture et où les conseils du « bon gouvernement » (Juntas de Buen Gobierno) et l’EZLN qui garde les
frontières du Chiapas satisfont à la volonté collective populaire.

et coriace peut traverser le temps et l’espace. Cependant, lorsque nous parlons du racisme
dans les sociétés modernes, notre attention doit se concentrer sur les aspects systématiques
de la discrimination raciste qui sont produits et reproduits par ceux/celles qui détiennent le
pouvoir dans la société. Ces aspects fournissent le contexte social et politique qui renforce et
cultive l’apparition de tendances culturelles régressives et racistes. La « domination blanche »
en tant que phénomène culturel est par exemple étroitement liée à « l’eurocentrisme »
politique. S’appuyant manifestement sur la domination culturelle européenne à travers
l’histoire, les pays européens donnent la priorité à leurs intérêts et à leurs droits dans leurs
relations avec d’autres pays, ce qui explique l’influence persistante du (post)colonialisme.
Telle est la procédure que l’on peut observer lorsque les gouvernements des métropoles
occidentales communiquent avec d’autres « nations ». On peut constater l’existence ici
de normes fondées sur le pragmatisme politique et qui ont « l’intérêt national » comme
objectif ultime. En d’autres termes, le fait que les interactions et les processus politiques et
économiques majeurs reposent sur la domination et l’inégalité affecte la sphère culturelle et
entraîne l’apparition de tendances racistes dans la société.

Le fait que l’accent soit porté ici sur les formes structurelles et systématiques de
discrimination raciste en Europe et dans d’autres sociétés métropolitaines ne signifie
cependant pas que les formes culturelles de racisme jouent un rôle moins important dans la
société, ni même parmi les personnes racisées. De ce fait, ces deux formes de discrimination
se renforcent mutuellement, la forme structurelle jouant un rôle prépondérant. D’une manière
ou d’une autre, ces processus ont pour résultat le fait que ceux_celles qui sont considéré_es
comme « étranger_ères » et les personnes racisées uniquement sur la base de leur origine
différente et de leur apparence « inhabituelle » sont rangé_es dans la catégorie des « pas
d’ici ». En dépit des mesures sociales et légales et de l’affirmation de la tolérance et du
multiculturalisme, cette catégorie s’auto-confirme et révèle la différence existante entre
ceux_celles qui sont considéré_es comme « étranger_ères » et les « personnes de souche », en
particulier lors des périodes difficiles comme par exemple en cas de crise économique.

Le phénomène du « pas d’ici » se manifeste de nombreuses manières : la deuxième
et la troisième génération d’immigré_es, les étudiant_es et les employé_es des pays
de la périphérie, les demandeur_euses d’asile et ceux_celles qui ont obtenu l’asile,
les travailleur_euses illégalisé_es et les sans-papiers. En règle générale, porter un
nom « inhabituel », qui n’est « pas d’ici » suffit pour avoir des difficultés à trouver un
emploi ou un logement. C’est pourquoi toutes les personnes affectées par cette forme de
discrimination devraient participer à la lutte contre la discrimination raciste systématique en
Europe. Manifestement, les demandeur_euses d’asile (non-citoyen_nes), en tant que membres
de ceux_celles qui « ne sont pas d’ici » et cibles de discriminations, d’attaques racistes et
d’actions néo-fascistes devraient également prendre part à une telle lutte, sans que cela ne
signifie pour autant que leur projet doit se limiter à lutter contre le racisme (en tenant compte
du fait que les demandeur_euses d’asile sont plus susceptibles d’être la cible des lois racistes
et discriminatoires en raison de la situation d’insécurité et d’instabilité liée à leur statut de
non-citoyen_nes). Les non-citoyen_nes tout comme d’autres « pas d’ici » peuvent participer
aux mouvements anti-racistes et améliorer leur propre subjectivité dans la lutte, mais il nous
faut garder en tête que ni la réussite ni l’échec de la lutte contre le racisme n’influencera
nécessairement l’équilibre de la balance entre « citoyen_nes » et « non-citoyen_nes ».

2.2 Les lois reposent sur le capitalisme et non sur la discrimination raciste

La plupart des militant_es impliqué_es dans les problématiques touchant les
demandeur_euses d’asile estiment que les législations régissant la vie des demandeur_euses

d’asile, telles que par exemple la « Lagerpflicht » (l’obligation de résider dans un camp),
la « Residenzpflicht » (l’obligation de vivre sur un territoire donné) et les expulsions, reposent
toutes sur la discrimination raciste. C’est ce point de vue qui a fait des militant_es antifascistes
et anti-racistes les principaux allié_es du mouvement des demandeur_euses d’asile. Nous nous
demandons toutefois s’il est correct d’analyser de la sorte l’origine des législations concernant
les demandeur_euses d’asile et également quelle est la base théorique du lien entre les luttes
des demandeur_euses d’asile et les initiatives anti-racistes.

Les législations qui concernent la vie des demandeur_euses d’asile telle que la « Lagerpflicht »,
la « Residenzpflicht » et les expulsions sont des lois qui ne s’appliquent qu’à un groupe de
personnes dans la société et qui, de ce fait, sont discriminatoires. Cependant, le fait de prendre
un groupe de personnes comme cible et de l’isoler ne repose pas nécessairement sur une
intention raciste. En réalité, les demandeur_euses d’asile (non-citoyen_nes) ne représentent
pas l’ensemble des personnes « pas d’ici » décrites plus haut. Ils_elles sont ceux_celles
auxquelles le gouvernement attribue l’étiquette de « demandeur_euses d’asile » et qu’il
stigmatise en tant que tel_les. Un examen attentif de ces lois montre qu’elles ne sont pas par
nature en lien avec la discrimination raciste3.
Une comparaison permettra sans doute de clarifier cette pensée : toutes les lois
discriminatoires mentionnées précédemment s’appliquent à des demandeur_euses d’asile
venu·es d’Éthiopie, de Somalie, du Soudan, d’Irak, d’Équateur, du Kurdistan, d’Iran, du
Pérou, etc., mais elles ne s’appliquent pas par exemple aux demandeur_euses d’asile qui
ont effectivement obtenu l’asile, aux étudiant_es étranger_ères et aux immigré·es de la
troisième génération qui, pourtant, sont tou_tes classé_es dans la catégorie « pas d’ici » et
sont la cible de discriminations racistes. La différence principale entre ces groupes repose
sur l’opposition « citoyen_ne » / « non-citoyen_ne ». L’application de ces législations ne
dépend pas du statut racisé ou de la nationalité d’une personne, mais de son appartenance à la
catégorie des « non-citoyen_nes ». En effet, toute personne qui se trouve dans cette catégorie
est automatiquement concernée par ces lois.

En dépit de la nature discriminatoire de ces lois, elles ont avant tout pour fonction de
maintenir les demandeur_euses d’asile dans l’expectative et dans l’insécurité, un mécanisme
qui a ses propres motivations et ses propres fonctions économiques et politiques. Malgré
cela, la plupart des efforts des groupes militants se concentrent sur le caractère raciste de
la législation, ce qui d’une certaine manière est malheureux puisque cela implique que le
système en place réussit à dissimuler ces mécanismes vitaux sous une couverture mystique
et à prédéfinir de la sorte les aires d’activités de ses opposant_es. De fait, en mettant l’accent
sur les aspects culturels du racisme et même sur la reconnaissance des initiatives anti-
racistes, le système tente de brouiller les pistes concernant son action véritable. Or, les lois
et les attitudes discriminatoires qui ciblent ceux_celles considéré_es comme « pas d’ici »
et le processus global de création « des autres » constituent des fonctions inévitables du
capitalisme. C’est pourquoi le racisme ne peut être la clé permettant de comprendre cette
problématique et de la traiter.

3. Un changement de législation est possible, mais c’est un objectif à court

3

À n’en pas douter, nombre de lois concernant les réfugié_es ont du point de vue historique des origines
racistes. La « Residenzpflicht » par exemple date d’environ 120 années. Elle a été décrétée par des Allemands
blancs au « Deutsch Togoland » (l’actuel Togo) afin de distinguer les Allemand_es des « autochtones ». De
manière honteuse, la même loi portant le même nom est appliquée aux réfugié_es en Allemagne. Mais si l’on
examine cette loi de près, l’on constate qu’elle dépasse la seule opposition noir/blanc puisqu’elle s’applique dans
sa forme actuelle également à des réfugié_es européen_nes, originaires par exemple de Serbie.

terme et insuffisant

La plupart des efforts des militant_es se concentrent sur la modification des lois concernant
les réfugié_es. Cette tendance a également été représentée dans le mouvement des
demandeur_euses d’asile au cours des onze derniers mois (la majorité des efforts des
militant_es ont consisté à soutenir les demandeur_euses d’asile se trouvant dans une
situation d’urgence et ayant besoin d’une aide immédiate). Malgré la valeur et l’importance
de ces efforts, en termes de perspective politique (allant au-delà d’une aide utile et de type
humanitaire), tout changement qui n’entraîne pas une rupture de l’opposition « citoyen_ne »
/ « non-citoyen_ne » ne constitue pas une perspective radicale pour le mouvement des
demandeur_euses d’asile et ne peut au mieux qu’entraîner le transfert des inégalités des
anciens textes de loi aux nouveaux. Bien sûr, parmi tous les efforts fournis, la lutte contre
les lois sur les expulsions a une importance cruciale puisque la fin des expulsions entraînera
l’abolition du concept de « non-citoyen_ne ». En d’autres termes, la défense du droit de
rester (« Bleiberecht ») doit avoir la priorité dans l’orientation des luttes du mouvement des
demandeur_euses d’asile.

Résumé et conclusions :

Ce texte repose sur mon analyse de la condition des demandeur_euses d’asile, de leurs luttes
et de la manière dont le système réagit face à eux_elles. Cette analyse est le fruit d’onze
mois d’engagement dans les protestations des demandeur_euses d’asile en Allemagne, de la
participation à de nombreuses heures de discussions et de prises de décision collectives et
de la confrontation à des défis théoriques et pratiques ainsi que des conseils et suggestions
reçues de la part de personnes impliquées dans le mouvement et extérieures à celui-ci. En
conséquence de l’analyse exposée dans ce texte, la première conclusion qui s’impose est que
les groupes et les militant_es anti-racistes et antifascistes doivent repenser et peut-être même
revoir le concept d’anti-racisme et doivent également revoir en conséquence leur interaction
avec les problématiques des demandeur_euses d’asile. De plus, les demandeur_euses d’asile
indépendant_es doivent également revoir et redéfinir leur propre position dans la sphère
politique de la société.

Le maintien de l’opposition « citoyen·ne » / « non-citoyen·ne » et l’expulsion dans le pays
d’origine (ou vers un « pays tiers » – Dublin II) sont les problèmes majeurs auxquels sont
confronté_es les demandeur_euses d’asile et les sans-papiers (non-citoyen_nes) en Europe.
Tout progrès en lien avec l’une de ces deux problématiques peut entraîner un véritable
changement dans la vie sociale de ces groupes marginalisés. C’est pourquoi l’auto-
organisation des demandeur_euses d’asile et des sans-papiers afin de mettre un terme aux
expulsions et d’obtenir la citoyenneté (fusse-t-elle de « deuxième classe ») peut constituer
l’axe principal autour duquel la lutte peut évoluer vers une perspective radicale. Les
principaux acteur_trices de cette lutte sont les « non-citoyen_nes », ceux_celles qui n’ont pas
accès à la citoyenneté dans des sociétés basées sur ce concept même, à savoir les
demandeur_euses d’asile, les sans-papiers et les travailleur_euses illégalisé_es. Les
préparations en vue d’une telle auto-organisation sont plutôt difficiles en raison de la
diversité des langues parlées dans les camps de réfugié_es, des différentes positions
géographiques des camps, de l’insécurité et de la faiblesse ressenties par les
demandeur_euses d’asile en raison de leur condition incertaine qui les enferment dans
l’expectative, du manque de maîtrise de la langue du pays de destination et de la nécessité

d’un soutien financier, logistique et médiatique. En conséquence, le soutien et la coopération
de groupes et d’individus militants qui souhaitent contribuer à résoudre les problèmes qui se
posent aux demandeur_euses d’asile sont également nécessaires. Toutefois, ces citoyen_nes
doivent respecter la capacité d’action des non-citoyen_nes et le principe de l’auto-
organisation. Dans ce contexte, toute initiative contre l’opposition « citoyen_ne » / « non-
citoyen_ne » contribuera aux luttes contre les processus capitalistes d’aliénation et de
discrimination. Ce mouvement rendra aux non-citoyen_nes leur capacité d’action et sera
également un lieu de convergence des luttes des non-citoyen_nes et des groupes de
citoyen_nes les soutenant afin de se battre ensemble contre le système.